Approches écocritiques dans les études cinématographiques et audiovisuelles en France : état des lieux et perspectives

Organisation : Gaspard Delon, Charlie Hewison, Aymeric Pantet

Membres du comité scientifique :
Teresa Castro, Gaspard Delon, Charlie Hewison, Patricia Limido, Aymeric Pantet

Émergeant au sein et autour de l’Association for the Study of Literature and Environment (créée en 1992) et de la revue Interdisciplinary Studies in Literature and Environment (fon- dée par Patrick Murphy en 1993), les approches écocritiques s’établissent et se conso- lident dans les années 19901, avant d’atteindre le champ des études cinématographiques et audiovisuelles. À mesure que s’étend la crise écologique à l’échelle de la planète (ré- chauffement climatique, anthropocène/capitalocène induisant extinction de masse, perte de territoires viables, crises sociales induites), l’approche écocritique occupe une part grandissante dans la recherche contemporaine, apparaissant comme un outil permettant de penser le monde, les relations multiples entre l’humain, l’écosystème et leurs repré- sentations culturelles et artistiques.

De la même manière que la critique marxiste ou féministe produisent des perspectives de classe et de genre, que la philosophie sociale travaille à évaluer et critiquer les rapports sociaux de domination2, l’écocritique tente de produire une conscience proprement éco- logique3. La construction d’une approche écocritique suppose ainsi l’élaboration ou la consolidation d’un point de vue descriptif et évaluatif sur les problématiques environne- mentales (exploitation humaine des ressources naturelles et de l’écosystème, politiques de développement durable, éthique environnementale) et sur l’interaction des œuvres avec ces problématiques.

1 Glotfelty Cheryll et Fromm Harold, The Ecocriticism Reader. Landmarks in Literary Ecology, Georgia, Uni- versity of Georgia Press, 1996. Buell Lawrence, The Future of Environmental Criticism. Environmental Crisis and Literary Imagination, Malden, MA, Wiley-Blackwell, 2005.

2 « Présentation. Histoires et définitions de la philosophie sociale » in Dufour Éric, Fischbach Franck et Re- nault Emmanuel (dir.), Histoires et définitions de la philosophie sociale, Paris, Vrin, 2013, p. 9-11.

3 Glotfelty Cheryll, « Introduction. Literary Studies in an Age of Environmental Crisis », in Glotfelty Cheryll et Fromm Harold (dir.), The Ecocriticism Reader, op. cit., p. xviii.

L’écocritique a été et reste un champ méthodologiquement et théoriquement éclectique4. Comme le souligne Paula Willoquet-Maricondi, il est difficile d’unifier ses manifestations diverses, du deep ecology à l’écologie sociale, des approches animalistes et à la justice environnementale5. En dépit de cette pluralité de perspectives et d’outils, quelques idées communes sous-tendent l’écocritique appliquée aux images animées.

La majorité des études sur le cinéma adoptant une position anthropocentriste, l’écocri- tique questionne la centralité de l’expérience humaine en tant qu’elle a été considérée comme l’arbitre du savoir et de la connaissance, abordant les films « selon une perspec- tive politique qui décentre l’humain pour mieux se recentrer sur l’environnement6 ». Cela implique l’appréhension du cinéma en tant qu’art, pratique et industrie qui soit culturelle- ment et matériellement situés7, entremêlant nécessairement la « nature », la société et la technologie. L’approche écocritique s’interroge ainsi sur la manière dont le cinéma « s’achevale » concrètement entre les mondes humains et non-humains. Elle examine la manière dont il met à mal ou reconduit les frontières traditionnelles entre « nature » et « culture », et dont il peut appréhender l’interconnectivité et la multiplicité des relations écosystémiques8.

L’approche écocritique s’efforce ainsi d’interroger le cinéma sur plusieurs niveaux : des questions de représentation formelle et narrative aux questions de distribution et de ré- ception spectatorielle, en passant par l’impact écologique des pratiques de fabrication. Car, comme le souligne Andrew Hageman, l’idéologie anthropocentrique est toujours susceptible d’œuvrer à travers les couches multiples de n’importe quelle production culturelle9. Il s’agit donc désormais de se demander à la fois comment un film représente un (ou plusieurs) écosystème(s), comment il s’y insère par ses propres moyens, comment nous pouvons l’approcher à travers une perspective non-anthropocentrée, et comment le cinéma, en tant qu’art et industrie, joue un rôle dans les luttes écologiques présentes et à venir.

Conjointement aux approches écocritiques, qui se posent comme perspective d’explora- tion de toute production audiovisuelle, le concept d’écocinéma permet quant à lui de dé-

4 Rosendale Steven, « Extending Ecocriticism », in Rosendale Steven (dir.), The Greening of Literary Scho- larship, Iowa City, Iowa University Press, 2002, p. xv.

5 Willoquet-Maricondi Paula, « From Literary to Cinematic Ecocriticism », in Willoquet-Maricondi Paula (dir.), Framing the World. Explorations in Ecocriticism and Film, Charlottesville, University of Virginia Press, 2010, p. 2.

6 Posthumus Stéphanie, « ‘Ecocritique’ et ‘ecocriticism’. Repenser le personnage écologique », Figura, n° 36, 2014, p. 16.

7 Rust Stephen et Monani Salma, « Introduction. Cuts to Dissolves – Defining and Situating Ecocinema Stu- dies », in Rust Stephen, Monani Salma et Cubitt Sean (dir.), Ecocinema. Theory and Practice, New York, Routledge, 2013, p. 3.

8 Kääpä Pietari, « Universal Aspirations and Ecocosmopolitan Rhetoric : The Finnish Ecodocumentary », in Hjort Mette et Lindqvist Ursula (dir.), A Companion to Nordic Cinema, Chichester, West Sussex, Malden, MA, John Wiley & Sons, 2016, p. 512‐513, et Kääpä Pietari, Ecology and Contemporary Nordic Cinemas. From Nation-Building to Ecocosmopolitanism, London, New York, Continuum Publishing Corporation, 2014, p. 2‐5.

9 Hageman Andrew, « Ecocinema and Ideology. Do Ecocritics Dream of Clockwork Green? », in Rust Ste- phen et al., Ecocinema, op. cit., p. 64.

signer des œuvres explicitement porteuses de problématiques écologiques10, prenant elles-mêmes en charge un discours de nature écocritique. Définir de la sorte l’écocinéma permet de le distinguer du film « environnemental », qui développe une perspective considérée comme restreinte et consensuelle de ces questions, souvent proche du « greenwashing » et véhiculant des mythèmes partiellement interrogés11. Dans la mesure où il s’approprie de manière souvent réflexive des discours écologiques, l’écocinéma est à la fois un point d’appui possible et un enjeu problématique pour penser écocritique- ment le cinéma.

Mobilisant des réflexions développées par les études transnationales sur le cinéma, les recherches attenantes aux cinémas expérimentaux, des réflexions émanant de la littéra- ture et de la philosophie (en particulier Felix Guattari, Bruno Latour, Donna Haraway, Ti- mothy Morton, Murray Bookchin, Carolyn Merchant, etc.), le foyer écocritique semble ap- pelé à jouer un rôle capital et grandissant. Les prolongements théoriques susceptibles de s’y rattacher sont nombreux, touchant par exemple aux questions de dispositif ou de re- présentation/figuration. Parallèlement, l’outil écocritique, avec son potentiel de dévoile- ment, peut servir à penser les marges et les minorités cinématographiques en élaborant une nouvelle géographie du cinéma.

Si de telles perspectives ont été embrassées par la recherche littéraire et s’il existe une tradition francophone riche sur la question écologique (Michel Serres, Françoise d’Eau- bonne, Catherine Larrère, Augustin Berque, Isabelle Stengers, Vinciane Despret, etc.), l’écocritique reste en France un champ en voie de constitution au sein des études ciné- matographiques et audiovisuelles. Les enjeux environnementaux sont parfois abordés dans le cadre de l’analyse du cinéma militant, et c’est principalement dans le domaine esthétique que des concepts et outils d’analyse issus ou inspirés de la géographie et des sciences du vivant ont généré un renouvellement de la pensée au cours des dernières années, en lien plus ou moins affirmé avec le champ écocritique.

L’objectif de cette journée d’études sera ainsi de faire un bilan sur le développement en France et dans la sphère francophone des approches écocritiques portant sur le cinéma et l’audiovisuel. Sont attendues soit des communications se rattachant à la mouvance écocritique et portant sur un corpus bien délimité, soit des mises en perspective portant plus globalement sur l’état et le développement du champ, ainsi que sur ses enjeux mé- thodologiques, pédagogiques ou institutionnels. En mesurant l’écart existant entre la si- tuation française et les débats dans la sphère européenne ou dans le monde anglophone, on pourra par exemple chercher à cerner les spécificités de l’apport français et envisager les modalités de son insertion dans la discussion internationale.

10 L’écocinéma ainsi délimité rejoint la définition donnée à l’écocritique par Cheryll Glotfelty dans le do- maine littéraire, cette dernière ayant vocation selon lui à étudier les productions culturelles centrées sur la planète Terre et ouvertes à une conscience environnementale.

11 Ingram David, Green Screen. Environmentalism and Hollywood Cinema, Devon, University of Exeter Press, 2000 et Willoquet-Maricondi Paula, « Shifting Paradigms: From Environmentalist Films to Ecocinema », in Willoquet-Maricondi Paula (dir.), Framing the World, op. cit., p. 43-61.

Ne dépassant pas 4000 signes et explicitant leur cadre théorique, les propositions de communication sont à envoyer avant le 31 janvier 2021 à <charlie.hewison@gmail.com>, <aymeric-pantet@hotmail.com> et <gaspard.delon@u-paris.fr>.
Elles seront accompagnées d’une notice bio-bibliographique en 1500 signes maximum.

La sélection des communications interviendra d’ici au 15 février 2021.

La forme exacte de la journée du 18 juin 2021 sera précisée dans les prochains mois en fonction de l’évolution de la situation sanitaire. On prévoit des interventions d’une ving- taine de minutes permettant de privilégier la discussion. Dans tous les cas, une participa- tion sur le mode distanciel sera possible.

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