Quand
15 octobre 2025
Où
Université Bordeaux Montaigne
Journée d’études organisée par Margaux Valensi (Plurielles) et Johanne Le Ray (CERILAC)
Équipe « Littératures & mondes » & Équipe de Recherches Interdisciplinaire Triolet-Aragon (ÉRITA)
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Présentation
Si l’image d’Aragon véhiculée en France comme ailleurs est souvent celle du « poète national », voire du « monument national » (Grenouillet), peu d’écrivains français de son envergure auront eu à ce point le souci de l’étranger et le goût des langues. Féru de littératures, le poète et romancier français prête une attention toute singulière, et variable selon les soubresauts de l’Histoire, aux productions littéraires du monde entier. En effet, jeune lecteur déjà, il noue très rapidement son goût pour la lecture et pour l’écriture à celui de la traduction, et ce jusqu’à la fin de sa carrière : des premiers essais traductifs conçus en vue de la publication
de l’anthologie Dadaglobe, pensée par Tristan Tzara en 1920-1921, à la traduction de strophes d’Eugène Onéguine de Pouchkine qui nourrissent souterrainement le roman La Mise à mort (1965) ou aux essais de traduction partiels, à la volée, de Hölderlin, Shakespeare ou E.E. Cummings qui émaillent Blanche ou l’oubli (1968), Aragon n’a jamais cessé d’écrire en lisant en traduisant. Il s’est investi dans des entreprises aussi diverses que la traduction de La Chasse au Snark (1929) de Lewis Carroll ou celle, dans les années 30, de poèmes
révolutionnaires de Vladimir Maïakovski, de Langston Hughes ou encore de Rafael Alberti. La traduction, tantôt dotée d’une forte résonance affective car en lien avec la femme aimée (la traduction du poème de Carroll pour la maison d’édition fondée par Nancy Cunard, la cosignature des premières traductions de poèmes de Maïakovski avec Elsa Triolet), tantôt chambre d’échos de ses préoccupations politico-esthétiques, a pu être laissée aux marges de sa production, évincée par ses autres activités de passeur, comme la direction de la collection « Littératures soviétiques » chez Gallimard de 1956 à 1982, riche de 80 titres, ou celle des Lettres
françaises, journal culturel sensible et ouvert aux littératures extranationales. Le récent volume de l’Histoire des traductions en langue française consacré au XXe siècle revient en quelque sorte sur cette « invisibilisation » : si le nom d’Aragon y est cité à treize reprises, aussi bien pour illustrer son rôle majeur dans les transferts culturels que la place qu’il a occupée sur la scène internationale de la littérature, c’est à l’entrée « Aragon traducteur » qu’une double page lui est consacrée.
Épisodique, spontanée, souvent liée à sa propre création, la pratique de la traduction qui était celle d’Aragon résiste à toute forme d’académisme. Aborder les relations entre Aragon et la traduction invite ainsi à (re)considérer des aspects pratiques de la traduction aussi passionnants que ceux de la traduction collective – entreprise qui l’a non seulement mené à traduire aux côtés d’Elsa Triolet des extraits du poème « Vladimir Illitch Lénine » (« Владимир Ильич Ленин ») de Maïakovski et qui l’a conduit à participer à la traduction en russe de Voyage au bout de la nuit (Путешествие на край ночи) de Céline – ou ceux de la traduction indirecte.
Il a ceci d’original qu’il traduit au moins cinq langues différentes qu’il maîtrise à des degrés variables : l’anglais, l’allemand et le russe sont les langues qu’il connaît le mieux de sorte qu’il a traduit des textes aussi divers que « Good morning revolution » de Langston Hughes, le « Lied der Lyriker » de Bertolt Brecht ou l’« Hymne en l’honneur de la peste » de Pouchkine. Au-delà du russe, l’intérêt de ce lecteur omnivore s’est également porté du côté d’autres langues slaves, alors souvent considérées comme « mineures », y compris au prisme soviétique : il n’hésite pas à traduire indirectement le kirghiz (Djamilia, Aïtmatov) ou à intervenir, au moins pour une
révision, sur un texte ukrainien (Les Cavaliers, Ianovski), et il s’engage en outre du côté des langues romanes. Ainsi traduit-il en 1947 « cinq sonnets de Pétrarque », extraits du Canzoniere, et des poèmes de l’espagnol Rafael Alberti (« La lucha por la tierra », 1933), du cubain Nicolas Guillén (« El abuelo », 1948) ou du chilien Pablo Neruda (« El perezoso », « Testamento de otoño ») qu’il intègre partiellement à son Élégie à Pablo Neruda (1966). La connaissance de la culture espagnole qu’il développe essentiellement à l’occasion de la Guerre d’Espagne se métamorphose en intérêt pour la culture arabo-andalouse et pour la langue arabe, dont Le Fou d’Elsa (1963) est l’aboutissement, à un autre moment décisif de l’Histoire, celui de la guerre d’Algérie.
La pluralité et la diversité de ces expériences de traduction, qui sont aussi des expérimentations, nourrissent chez un auteur fasciné par les bilinguismes une pensée des langues, du langage, de la voix et du rythme qui intéresse le travail comparatiste, non sans
témoigner d’une interrogation sur « ce que peut une langue », la traduction invitant aussi à travailler sur les limites et les points de résistance de la langue française. L’exploration de la plasticité de la langue française et la volonté d’Aragon d’aller parfois jusqu’à faire violence à la syntaxe (« Arma virumque cano ») ont aussi pour origine l’expérience de l’étranger et du plurilinguisme et le conduisent à « élargir » (Benjamin) la langue. Dans cette perspective, il s’agit également de « dérouter, par la langue qu’on traduit, celle dans laquelle on traduit » (Foucault), entreprise dont témoignent, jusque dans l’oeuvre dernière, bon nombre de poèmes et de romans d’Aragon, du Fou d’Elsa (1963) à La Mise à mort (1965).
Véritable « laboratoire de la pensée poétique » (Bonnefoy), chez Aragon l’activité traductrice n’est ainsi pas disjointe de l’activité poétique : au contraire, elle permet à l’auteur, y compris dans les périodes où celui-ci n’écrit pas de poésie à proprement parler, de développer non seulement une conception extrêmement novatrice de la traduction pour l’époque, qui peut notamment préfigurer les réflexions d’Antoine Berman (refus de la « domestication » du textesource, refus de tout faire rentrer dans l’ordre du « bon français »), mais également de « comprendre mieux les voies de la création » (Bonnefoy). Au silence poétique des années 30 correspond en effet une intense activité de traduction qui s’est avérée être le laboratoire d’une pensée du chant, développée à partir des années 30 pour se déployer au fil des productions.
Cette réflexion poétique et métapoétique apparaît au creuset de la lecture en « plus d’une langue » (Derrida) des traductions réalisées par le poète, de même qu’au détour des nombreux textes théoriques qui escortent les traductions, réagencés tardivement dans son OEuvre poétique.
Prolixe et polygraphe, l’auteur français multiplie ainsi les lieux de pensée de la traduction : les poèmes, les préfaces, les « explications du traducteur » ou encore les « introductions aux traductions de… » confirment d’une part la permanence de la réflexion sur
la traduction dans la production de l’écrivain et révèlent d’autre part l’évolution de la conception de la traduction chez un écrivain qui accordait, on le sait, un rôle déterminant aux circonstances. Les différentes conceptions de la traduction qu’Aragon énonce au fil du temps sont par conséquent étroitement liées à sa lecture des auteurs qu’il traduit et à la conception qu’il se fait de son rôle, en tant que traducteur, dans la constitution d’un canon littéraire inscrit dans l’histoire des idées et des formes. S’agissant de certains auteurs dont, notamment, Maïakovski, elles doivent être mises en relation de façon systématique avec l’évolution de sa relation à l’utopie communiste, les basses eaux de la croyance correspondant fréquemment à un retour à la dimension poétique du texte, souvent minorée dans les traductions des années 30.
Les différentes orientations prises par Aragon en matière de traduction pourraient gagner à être étudiées au prisme de la théorie du skopos (Vermeer, Reiss), théorie de la traduction qui place la circonstance au coeur de la pratique du traducteur et fait la part belle à la question de la réception, posant comme prémisse que tout texte a un but et un public cible.
Par conséquent, dans le cadre de la journée d’études sur Aragon et la traduction, les aspects suivants pourraient être abordés :
- La traduction comme laboratoire de la création pour l’auteur-traducteur
- Poésie, rythme et traduction
- Traduction, politique et militantisme
- Traduction et maîtrise de la langue traduite
- Traduction et renouvellement des formes
- De la traduction à l’édition : réseaux, canaux, organes de diffusion, etc.
- Traduction individuelle, traduction collective
- Langue(s) et désir
- Traduction indirecte
- Fécondité de l’échec à traduire
- Traduction et circonstances
- Traduction et violence
- Aragon face aux traductions de son oeuvre
- Traduction et intertextualité
Calendrier
– Les propositions de communication (entre 500 et 1000 mots) accompagnées d’une bibliographie indicative sont à envoyer aux organisatrices, Johanne Le Ray et Margaux Valensi (jleray@parisnanterre.fr ; margaux.valensi@u-bordeaux-montaigne.fr) au plus
tard le 31 mai 2025 pour un retour fin juin 2025.
– La journée d’étude se déroulera à l’Université Bordeaux Montaigne le mercredi 15 octobre 2025.
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Eric Marty « Frédéric »
Eric Marty est professeur émérite au CERILAC, spécialiste de littérature contemporaine. © DR Au début des années 1990, dans un village de Franche-Comté baigné d’une nature omniprésente, Frédéric, un jeune homme plein d’incertitudes, va croiser...