Ce projet de recherche interdisciplinaire et participatif est issu d’une sollicitation des chercheurs de l’Atelier d’Écologie Politique de Toulouse (Atécopol) par le collectif APROVA à propos de l’impact sur la nappe phréatique de l’activité de gravières.

Quatre entreprises d’extraction de ressources minérales primaires sont implantées en basse Ariège, sur un territoire de 1000 ha. Elles extraient actuellement 4 Mt/an de sables et graviers alluvionnaires, principalement à destination du secteur du BTP et infrastructure. L’importante pression foncière qu’ils exercent pour racheter les terres agricoles de la vallée est en train de bouleverser le système socio-écologique local.

En réaction à l’expansion de cette activité extractive, l’association APROVA a été créée avec pour objet « la défense de la vallée de l’Ariège et de la nappe phréatique » : préserver la qualité des eaux, l’écoulement naturel de la nappe et les activités agricoles. Selon eux, cette activité mettrait en danger la nappe phréatique. Ils dénoncent un problème de démocratie locale puisque tout se fait dans la légalité. Les exploitants des gravières rétorquent que la baisse de niveau de la nappe est due à la sécheresse. Les élus locaux semblent tiraillés entre volonté de soutenir l’activité économique du territoire et souci de préservation de la ressource en eau. Certains étangs sont en passe d’être convertis en bases de loisirs aquatiques ; les terrains comblés avec des déchets du BTP sont convertis en fermes photovoltaïques.

Cette controverse rejoint l’une des trois questions directrices de la Zone Atelier Pyrénées-Garonne (PYGAR), qui a labellisé le projet : quelles sont les contributions respectives du changement climatique et des activités socio-économiques aux modifications de la biodiversité et des écosystèmes ?

L’enjeu de représentation se décline ici à trois niveaux.

Tout d’abord, travailler la compréhension collective du fonctionnement d’une nappe phréatique alluviale. Autrement dit : comment représenter l’invisible ? Les interactions entre eau de surface et eau souterraine sont souvent mal comprises. Et on se représente communément la nappe phréatique comme une poche d’eau souterraine enserrée entre deux strates solides. Or, dans la plupart des cas, c’est de l’eau qui transite à travers des strates de roches perméables, c’est du « sable mouillé ». Aussi, quand on prélève ces sables et graviers, c’est la nappe phréatique elle-même que l’on altère. Et les nombreuses cartes disponibles ne semblent pas aider la compréhension de cet enjeu (cf. Latour & Weibel 2020, p.14).

Il y a ensuite l’enjeu de représenter visuellement le métabolisme territorial. La transformation de la vallée de l’Ariège en un gisement de granulats à destination de la fabrique urbaine toulousaine ainsi qu’en exutoire pour ses déchets soulève à l’évidence un enjeu d’interdépendance territoriale asymétrique. L’urbanisation toulousaine détermine des flux de ressources, avec une répercussion directe, quoique largement invisibilisée, sur les cycles biogéochimiques. L’ampleur et la direction de ces flux méritent d’être mises en lumière comme support de délibération : « la représentation des métabolismes ne se résume pas à une question purement esthétique : elle comporte de fortes implications politiques, scientifiques et écologiques » (Blanc et al. 2022).

Enfin, il est envisagé de travailler la représentation du paysage rural. L’extension des gravières est présentée comme portant atteinte à un paysage agricole familier. Pourtant, la monoculture intensive de céréales destinées à l’export n’est pas exempte de problèmes socio-écologiques. En outre, mettre un territoire au service d’une production agricole à grande échelle n’est pas perçu par les habitant.es comme relevant d’une activité extractive, ce qui mérite d’être questionné. Selon quels critères et sous quel angle l’extraction de granulats alluvionnaire serait-elle socio-écologiquement plus néfaste ?

Les attentes du collectif citoyen APROVA ont été coconstruites au cours de réunions de travail :

  1. Un besoin d’objectiver le périmètre touché afin d’atténuer le sentiment d’éco-anxiété
  2. Réfléchir collectivement, et sur des bases rigoureuses, au devenir des eaux souterraines
  3. Procéder à une analyse sociopolitique du processus de gouvernance de l’eau en Ariège
  4. Faire comprendre les enjeux aux élu.es et aux habitant.es du territoire

Le but de cette recherche participative serait pour cette association de faire prendre conscience de la valeur de ce bien commun qu’est la nappe phréatique : « la nappe phréatique est un trésor qui nous a été légué par les glaciers du Secondaire, elle est constituée de ces granulats. Le fait de les extraire détruit la nappe, car c’est sa constitution même » (H. D., environnementaliste).

Du côté de l’équipe scientifique, l’objectif de recherche est triple.

  1. Démêler l’écheveau d’une situation complexe de fragilisation de la ressource en eau. Faire la part des choses entre les multiples facteurs qui impactent quantitativement et qualitativement sur cette ressource. 
  2. Reconnecter l’expertise scientifique du pôle toulousain avec les problématiques du territoire, en se portant à l’interface science / société. Cela rejoint le vœu de « nouvelle université des sciences terrestres » formulé par feu Bruno Latour, où les sciences fondamentales interviendraient pour « redéfinir les problèmes » .
  3. Pour l’équipe du GET, c’est une opportunité de mettre en application notre démarche interdisciplinaire en éprouvant le concept d’habitabilité : riche, mais non encore opérationnel. Comment fabrique-t-on des connaissances permettant d’interroger les mutations de l’habitabilité terrestre à l’aune des limites planétaires (eau, usage des sols, nouvelles entités) ? Ce projet est l’occasion d’explorer certaines de leurs interdépendances, qui n’apparaissent pas dans ce tableau de bord de l’anthropocène. A cette logique de flux, nous ajouterons une logique de stocks (granulats extraits, déchets enfouis). En d’autres termes, nous prendrons ces enjeux de l’anthropocène comme autant d’opportunités – et de défis – pour les sciences contemporaines.

 

Références bibliographiques indicatives

Elhacham, E., Ben-Uri, L., Bar-On, Y.M., Milo, R., 2020. Global human-made mass exceeds all living biomass. Nature 588, 442–444.

Gaillardet, J. et Boudia, S. « La Zone critique », Revue d’anthropologie des connaissances [En ligne], 15-4 | 2021. URL : http://journals.openedition.org/rac/25340 ; DOI : https://doi.org/10.4000/rac.25340

Latour, B. & Weibel, P. Critical Zones: The Science and Politics of Landing on Earth, 2020, MIT Press.

Liboiron, M. & Lepawsky, J. Discard Studies: Wasting, Systems, and Power, 2022, MIT Press.

 

 

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