Séminaires « Habitabilités »

Ce cycle de séminaires est consacré aux formes d’habitabilité de la Terre, soit la manière dont les humains tendent à s’approprier leur(s) environnement(s) pour en faire des « milieux de vie » (urbains, ruraux, montagnards, aquatiques…), au cours de co-transformations en perpétuel renouvellement mettant aux prises matières, actions et symboles.

 

© Thomas Cuelho

L’habitabilité est une notion hybride particulièrement intéressante pour le Centre des Politiques de la Terre qui cherche à croiser les points de vue disciplinaires. Le milieu habitable est celui qui permet à l’humain de l’occuper durablement, d’y aménager son habitat, d’y établir des relations, ou encore d’accéder aux ressources nécessaires à sa vie. À ce titre, il dépasse largement le seul règne humain et inclut l’air, l’eau, la terre mais également le carbone, l’azote, l’oxygène, le phosphore, ainsi que, sous une autre perspective, les autres organismes (depuis les bactéries aux animaux en passant par les plantes). Autant d’éléments, d’acteurs et de processus qui entrent en interaction à différentes échelles et relient activement les milieux les uns aux autres dans des chaînes d’actions et de rétroactions encore mal comprises. L’habitabilité a ainsi pu être envisagée comme le produit d’une Terre conçue tel un système géophysiologique autorégulé, à l’instar de l’hypothèse Gaïa formulée par James Lovelock. Or, la crise sociale et environnementale contemporaine, ainsi que l’effondrement de certains milieux sous l’effet des activités humaines, nous montrent les limites d’une conception abstraite et uniforme de l’habitabilité. Le concept de zone critique permet ainsi d’envisager le milieu habitable du vivant comme une fine pellicule de la Terre, s’étendant des sols à la basse atmosphère, et de penser les multiples interconnexions physiques, chimiques et biologiques entre ces composantes. En ce sens, il invite à considérer l’ensemble des processus participant de l’habitabilité des milieux en relocalisant et territorialisant les grands cycles biogéochimiques longtemps envisagés à la seule échelle planétaire et isolés par rapport au vivant.

 

En outre, l’habitabilité des milieux est située, circonscrite par des « limites » planétaires, conditionnant leur maintien, leur évolution ou encore leur réfraction dans le temps et l’espace. Loin de constituer un concept figé, la notion de limite invite ainsi à envisager les transformations des milieux au-delà de l’habitable, depuis les milieux dégradés aux ruines, et aux environnements durablement pollués ou contaminés. Elle renvoie également au franchissement des points de bascule (tipping points) à différentes échelles, aux temporalités critiques et aux stratégies d’adaptation des êtres vivants face à des opportunités et des contraintes changeantes. La notion d’habitabilité constitue alors une façon de problématiser la crise sociale et environnementale en prenant en considération la diversité des trajectoires selon les territoires et les inégalités en matière de ressources. Par ailleurs, ces habitabilités et inhabitabilités apparaissent aujourd’hui comme largement produites, mises à l’agenda ou passées sous silence, par des formes de gouvernance plus ou moins locales de l’environnement. À bien des égards, elles reflètent autant les systèmes de pouvoir et l’organisation socio-économique des communautés humaines que les dynamiques complexes des grands cycles planétaires, ces derniers n’apparaissant plus comme un cadre donné et immuable à l’heure de l’Anthropocène.

 

Dès lors, ce cycle de séminaires vise à associer et à confronter différentes perspectives sur les milieux habitables et habités par les humains, notamment dans leurs interactions entre eux et avec d’autres formes de vie. Au-delà d’une interrogation sur les limites planétaires, il s’agit aussi de prolonger le questionnement sur les dynamiques, les acteurs, les éléments et les formes des milieux rendus inhabitables ou en passe de l’être. L’on pourra aussi discuter les échelles pertinentes pour décrire et analyser des formes d’(in)habitabilité. Une telle démarche s’efforce d’établir un dialogue entre des sciences qui s’intéressent aux dynamiques bio-physico-chimiques, et d’autres qui se sont spécialisées dans la manière dont l’humain habite le monde ; entre celles ayant fait des systèmes leur cadre d’analyse, et d’autres privilégiant les formes de l’expérience et la description dense. Dans cette perspective, l’habitabilité nous paraît constituer un objet heuristique car commun à différentes disciplines et permettant de faire dialoguer les échelles. Au-delà de l’objet, il vise aussi à mettre à jour et à renouveler les méthodologies d’analyse, en vue de poursuivre l’effort engagé par les cycles de séminaires interdisciplinaires du CPT. Enfin, il sera question de mettre en évidence les formes de gouvernance des milieux, qu’ils soient habitables ou inhabitables, en vue de réinterroger la place de l’action publique dans les évolutions que connaît notre planète et les enjeux soulevés en matière d’inégalités et de justice socio-environnementale. La production de connaissances, tout comme les représentations et les imaginaires, ou encore les multiples formes d’engagement individuel et collectif, se trouvent au cœur de la transformation des modes d’habiter durablement la Terre.

 

Coordination : Romain Leclercq et Justine Rives

À lire aussi

Campus Anthropocène 2022

Campus Anthropocène 2022

Le Campus Anthropocène 2022 du Centre des Politiques de la Terre réunira sur 2 jours de terrain un large panel d’acteur·rices dans le bassin de l’Yzeron afin de mener une réflexion collective sur les enjeux de l’habitabilité au niveau d’un territoire de...