Journées d’études organisées par Nicolas Chapeau, Romain Charbonnier, Clément Gréau, Alice Grossi, Hala Habache, Justine Michon, Eveline Su.
Argumentaire
En 1948, dans Qu’est-ce que la littérature ?, Sartre pense la figure de l’écrivain engagé et fait de cet engagement le fond véritable de la littérature. L’engagement devient alors, dans la seconde moitié du XXe siècle, le véritable sacerdoce de l’artiste. La tradition veut que l’on considère Émile Zola comme le premier exemple de cette mouvance. Pourtant, en 2000, Benoît Denis propose, dans son ouvrage Littérature et engagement [1], de faire remonter la généalogie jusqu’à Pascal ; en 2012, Patrick Boucheron et Étienne Anheim vont plus loin et envisagent d’étendre encore l’étude de l’engagement en proposant un panorama allant De Dante à Rubens [2]. Dans la lignée de ces remises en perspective temporelles de la figure de l’artiste engagé, en prenant acte des avancées qu’elles proposent et en nous appuyant sur elles, nous souhaiterions entamer une réflexion qui permettrait d’opérer une remise en perspective “spatiale” de cette figure, en la resituant dans l’épaisseur de son espace social. Pour ce faire, plutôt que d’envisager l’engagement depuis le champ littéraire, artistique ou cinématographique, comme on a coutume de le faire, nous souhaiterions inverser le point de vue et regarder l’artiste engagé du point de vue de la société dans laquelle il produit et se produit et interroger dans toute leur complexité et leur subtilité les rapports qu’il entretient avec elle par l’intermédiaire de son art.
Plusieurs axes de recherche sont envisageables :
1. Penser la place de l’artiste dans la société
● Pour une parole artistique située : de la même façon que les chercheurs sont invités à situer leur dire par rapport au lieu social d’où ils parlent, nous voudrions envisager l’éventualité d’une “remise en situation” de certains artistes ou encore étudier les cas où l’artiste a explicitement situé sa parole et l’impact que cette “situation” a ou pourrait avoir sur son engagement et sur son art. Il s’agirait de dégager les enjeux esthétiques et éthiques d’une parole située – ou non.
● Une autre question est celle de la place de l’artiste au sein de la société : la catégorie sociale de l’artiste est fondamentalement mobile, de la splendeur à la misère, du poète crotté au poète de cour, du réalisateur de blockbuster américain au réalisateur de courts-métrages indépendant, il est donc difficile de lui assigner une place fixe. Nous souhaiterions étudier en particulier, à l’intérieur du paradigme de la lutte des classes, le rapport de l’artiste à la catégorie sociale du “peuple” mais aussi, à l’opposé, son rapport au pouvoir. Ces rapports sont souvent ambivalents, faits d’incompréhensions réciproques, de contraintes et de récompenses, il serait donc pertinent d’étudier ces dynamiques et leur impact sur les productions artistiques.
● L’engagement comme stratégie auctoriale : En quoi consiste le fait de risquer sa vie en tant qu’artiste engagé ? Est-ce d’abord le produit d’une conviction, d’une croyance en une vérité profonde, ou est-ce au contraire une volonté de mise en scène, une façon, peut-être jadis novatrice et aujourd’hui usée, de rentrer dans l’actualité et finalement dans l’Histoire de la création artistique ? Est-il temps d’envisager l’engagement comme pose, comme poncif et comme tactique de marketing ?
[1] Littérature et engagement, de Pascal à Sartre, Paris, Le Point, “Essais”, 2000.
[2] De Dante à Rubens : l’artiste engagé, actes du colloque organisé en 2012 à Versailles et à Saint-Quentin-en-Yvelines par SAS et l’Université de Versailles – Saint-Quentin-en-Yvelines, Paris, Éditions de la Sorbonne, 2020.
● L’engagement face à la logique industrielle : Lorsque l’art est aussi industrie, à l’image du cinéma, et qu’il doit répondre à des impératifs économiques, l’artiste engagé peut-il s’exprimer aussi librement qu’il le voudrait ? Dans quelle mesure les modes de financement de l’industrie culturelle, du mécénat jusqu’aux maisons de production, peuvent-ils influer sur la volonté de représenter ouvertement et justement la contestation ? À l’inverse, cet axe se propose aussi d’étudier la manière dont la précarité économique, en-dehors des canaux traditionnels de production, peut favoriser ou non une radicalité formelle propice à l’élaboration d’une esthétique de la lutte.
2. Engagement, création et créativité
● Mettre son engagement en actes au sein d’une oeuvre artistique : L’engagement d’un artiste est-il un élément structurant de la création d’ensemble d’un artiste ? Peut-il être, par exemple, une forme de ligne de force omniprésente durant toute l’oeuvre ? Autrement dit l’engagement peut-il dépasser les convictions individuelles de l’artiste pour se retrouver dans ses méthodes de création, comme le style chez un écrivain ou un réalisateur, ou la touche d’un peintre ? Nous souhaiterions étudier le style engagé, les thématiques engagées, la méthode engagée, et autres “poétiques de l’engagement”.
● Esthétisation de la lutte : la transposition d’une lutte en art ne peut manquer de poser la question de sa beauté ou au moins de son esthétisation ; nous voudrions interroger, dans cette perspective et dans la lignée des travaux du politologue Ariel Colonomos [3], l’importance politique de défendre une « belle idée ».
● Genres révolutionnaires, genres conservateurs : qu’implique pour le positionnement dans le champ, dans la société et dans les dynamiques sociales le choix d’un genre révolutionnaire ou le choix d’un genre conservateur : art film ou comédie romantique, quel impact politique ?
3. Art et Histoire : la mémoire des luttes
● La question du travail mémoriel des arts : quelles mémoires des luttes et par quelles méthodes ? Entre enregistrement pointilleux, déformation et oubli, représentation oblique et indirecte, nous pouvons ici envisager les explorations picturales, littéraires et cinématographiques de l’Histoire, qui sont bien plus souvent le fruit d’une sélection et d’une subjectivité modelant le souvenir de l’événement que des représentations objectives.
● La réappropriation des luttes : entre légitimation de soi et détournement de l’autre. Cet axe interroge les usages artistiques, politiques ou symboliques des luttes passées, lorsqu’elles sont mobilisées pour fonder une identité ou reconfigurer un héritage, au risque de l’appropriation ou de la trahison.
[3] Le Beau savoir : pour une esthétique des sciences humaines, Paris, Albin Michel, 2023.
● Pour une poétique de l’ennemi : l’étude de la représentation de l’ennemi est bien souvent minorée alors que l’ennemi est la figure structurellement la plus importante dans la lutte, dans la mesure où elle concentre en elle, à la manière d’un prisme, tous les paramètres de la victoire ou de la défaite, et, en creux, de l’idéal défendu. Nous souhaiterions interroger la représentation et le rôle donné à l’ennemi. Nous pourrons nous intéresser aux représentations déformées de l’ennemi et aux rhétoriques de combat : caricature, satire, pamphlet ; mais aussi aux modalités d’insertion de la figure de l’ennemi, de manière quantitative ou qualitative.
● À la gloire du vainqueur : quand les arts écrivent l’Histoire. Cet axe pose la question des modalités et des enjeux des détournements idéologiques et autres « romans nationaux ». Comment penser l’oeuvre d’un artiste produite dans le cadre – ou sous l’injonction – d’une idéologie d’État ?
● Vae victis : pour une étude de la figure du perdant, bien souvent oubliée et réduite au silence par les récits victorieux, et des formes artistiques qui tentent d’en restituer la mémoire ou la portée critique.
4. Querelles artistiques, enjeux politiques ?
L’engagement de l’artiste est aussi, et bien souvent avant tout, un engagement au sein de son propre champ.
● L’une des grandes querelles artistiques tourne autour de la politisation ou non de l’art, de son “utilité”, depuis Théophile Gautier jusqu’à Sartre, en passant par Wilde et Mallarmé. L’artiste se dénature-t-il et dénature-t-il son art lorsqu’il se trempe à la boue des tranchées de l’engagement ?
● La querelle artistique, idéaux et valeurs : l’histoire de la littérature, l’histoire du cinéma et l’histoire de l’art sont marquées par des querelles de clocher. La question à se poser ici est de savoir si ces querelles sont intégralement circonscrites au champ dans lequel elles se jouent : ne sont-elles, comme le pense George Gusdorf de la querelle entre classiques et romantiques dans les années 1820 en France, qu’une « série de tempêtes dans une série de verres d’eau » [4] ? Le cinéma offre lui aussi des exemples emblématiques de telles tensions, notamment avec l’opposition entre la « qualité française » et la Nouvelle Vague à la fin des années 1950, où une querelle formelle devient le lieu d’une contestation plus large des valeurs culturelles et sociales dominantes. Il s’agira d’interroger l’articulation entre dynamiques sociales et dynamiques artistiques : si, comme l’affirme Kandinsky, toute révolution esthétique est le fruit de son époque, en quoi les valeurs véhiculées par les avant-garde (ou les arrière-gardes) artistiques vont-elles à reconfigurer les axiologies qui fondent la matrice du tissu social et parvenir ou non à ébranler les idéologies (au sens marxien du terme) qui le structurent ?
[4] George Gusdorf, Le Romantisme, tome I, “Le Savoir romantique”.
5. L’anti-lutte
Nous souhaiterions également envisager la lutte dans sa négativité à travers les figures de ceux qui se refusent ou semblent se refuser à lutter et de ceux qui luttent pour rien.
● Quand l’art quitte le réel : l’échappatoire des mondes imaginaires, la fantasy, la science-fiction, l’art non figuratif ou le film expérimental sont-ils réellement détachés des luttes de leur temps ? Selon quelles modalités peuvent-ils possiblement s’y rapporter ?
● « Je ne vois pas ce que l’inutilité ôte à ma révolte et je vois bien ce qu’elle lui ajoute » écrit Camus dans L’Été : comment penser la figure du martyr pour rien, sacrifice sans efficacité historique, comme une modalité limite de l’engagement ?
Bibliographie :
Toi aussi tu as des armes : poésie et politique, ouvrage collectif, Paris, La Fabrique éditions, 2011, 207 p.
BAROT Emmanuel, Camera politica : dialectique du réalisme dans le cinéma politique et militant, Paris, France, Librairie philosophie J. Vrin, 2009, 128 p.
BOUCHERON Patrick, ANHEIM, Étienne, De Dante à Rubens : l’artiste engagé, actes du colloque organisé en 2012 à Versailles et à Saint-Quentin-en-Yvelines par SAS et l’Université de Versailles – Saint-Quentin-en-Yvelines, Paris, Éditions de la Sorbonne, 2020, 374 p.
BOUJU Emmanuel, PARISOT Yolaine, PLUVINET Charline, BOUJU Emmanuel Préfacier (dir.), Pouvoir de la littérature : de l’energeia à l’empowerment, Rennes, France, Presses universitaires de Rennes, 2019, 360 p.
BRENEZ Nicole, Les Cinémas d’Avant Garde, Paris, France, Cahiers du cinéma, 2007, 96 p.
BRUN Catherine et SCHAFFNER Alain, Des écritures engagées aux écritures impliquées : littérature française (XXe-XXIe siècles), Dijon, France, Éditions universitaires de Dijon, 2015, 231 p.
CHAUDET Chloé, Écritures de l’engagement par temps de mondialisation, Paris, France, Classiques Garnier, 2016, 392 p.
COLONOMOS, Ariel, Le Beau savoir : pour une esthétique des sciences humaines, Paris, Albin Michel, 2023, 374 p.
DENIS, Benoît, Littérature et engagement, de Pascal à Sartre, Paris, Le Point, “Essais”, 2000, 316p.
DURAND Isabelle et GALLERON Ioana, Roman et politique : que peut la littérature ?, Rennes, France, Presses universitaires de Rennes, 2010, 365 p.
FISCHBACH Franck, La critique sociale au cinéma, Paris, France, Librairie philosophie J. Vrin, 2012, 120 p.
GUÉRIN Jeanyves, Fiction et engagement politique: la représentation du parti et du militant dans le roman et le théâtre du XXe siècle, Paris, France, Presses Sorbonne nouvelle, 2008, 277 p.
HAMON Philippe, Texte et idéologie, Paris, Presses universitaires de France, 1997, 232 p.
LEFORT Claude, Écrire à l’épreuve du politique, Paris, Calmann-Lévy, 1992, 398 p.
LETORT Delphine et FISBACH Erich (dir.), La Culture de l’engagement au cinéma, Rennes, France, Presses universitaires de Rennes, 2015, 248 p.
LE BISSONNAIS Claudie (dir.), Mémoire(s) plurielles, Saint-Étienne, France, Éditions Créaphis, 2007, 160 p.
MERLIN-KAJMAN Hélène, Public et littérature en France au XVIIe siècle, Paris, France, les Belles lettres, 1994, 477 p.
RANCIÈRE Jacques, Le Partage du sensible: esthétique et politique, Paris, France, la Fabrique, 2000, 74 p.
RIBONI Ulrike Lune, Vidéoactivisme : contestation audiovisuelle et politisation des images, Paris, France, Amsterdam, 2023, 208 p.
ROUDÉ Catherine, Le Cinéma militant à l’heure des collectifs : Slon et Iskra dans la France de l’après-1968, Rennes, France, Presses universitaires de Rennes, 2017, 306 p.
SARTRE, Jean-Paul, Qu’est-ce que la littérature ?, Paris, Gallimard, 1948, 374 p.
SAPIRO Gisèle, La Responsabilité de l’écrivain : littérature, droit et morale en France (XIXe-XXIe siècles), Paris, France, Éditions du Seuil, 2011, 746 p.
SERVOISE Sylvie, La Littérature engagée, Paris, Presses Universitaires de France, « Que sais-je ? », 2023, 126 p.
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TEULADE Anne, L’Art entre deuil et résistance : mélancolies engagées :, Paris, France, Classiques Garnier, 2023, 386 p.
TEULADE Anne, Le théâtre de l’interprétation : l’histoire immédiate en scène, Paris, France, Classiques Garnier, 2021, 655 p.
ZABUNYAN Dork, L’Insistance des luttes : images, soulèvements, contre-révolutions, Cherbourg-en-Cotentin, France, de l’incidence éditeur, 2024, 288 p.
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