Dans la revue scientifique Speech Communication, Maud Pélissier et Emmanuel Ferragne, maîtres de conférences au Centre de Linguistique Inter-langues, de Lexicologie, de Linguistique Anglaise et de Corpus – Atelier de Recherche sur la Parole (CLILLAC-ARP) d’Université de Paris, démontrent que notre cerveau génère une onde électrique caractéristique quand il y a conflit entre le contenu d’un message reçu et les clichés engendrés par l’accent de la personne qui parle. Ces résultats quantifiables ouvrent de nouvelles perspectives de travail pour les enquêteurs et juristes dans les contextes particuliers d’affaires criminelles. 

© Pexels – Georges Milton

Lorsqu’on écoute quelqu’un parler, notre cerveau travaille et analyse tous les mots qu’il entend. Ceci se traduit par des signaux électriques dans notre cerveau, signaux détectés sous forme d’ondes électro-encéphalographiques.

Lorsqu’un mot prononcé est perçu comme décalé ou n’ayant pas sa place dans la phrase, l’onde générée par le son entendu a une amplitude 4 fois plus grande que pour un mot attendu. Par exemple, dans les phrases « Je mange des tables » et « Je mange des céréales » le mot « table » génère une onde de plus forte amplitude par rapport au mot « céréales ».  

Forts de leurs précédents travaux sur la reconnaissance d’une personne par sa voix ou encore les stéréotypes liés aux accents, Maud Pélissier et Emmanuel Ferragne, tous deux linguistes, ont utilisé cette méthode de détection d’onde électro-encéphalographique pour étudier en détail ce qui se passe réellement dans le cerveau lorsque ce dernier perçoit des paroles teintées d’accent. Mais avant d’aller plus loin, Emmanuel Ferragne précise qu’en linguistique le terme « accent » fait référence aux traits de prononciation distinctifs d’un individu, qui peuvent révéler son origine géographique ou sociale, ou plus généralement son appartenance à un groupe.

Les deux linguistes sont donc arrivés au constat que la forme (l’accent) peut provoquer un décalage de perception par rapport au fond (mot entendu). Lorsque le mot qu’on entend est sémantiquement correct mais prononcé avec un accent inattendu par rapport à celui auquel on s’attend, l’amplitude de l’onde est, dans ce cas aussi, plus grande que si le mot était prononcé avec un accent qui nous semble cohérent avec le contenu.

Ainsi, comme l’expliquent M. Pélissier et E. Ferragne, si vous affirmez manger tous les jours dans des fast food mais avec un accent à manger du caviar, le cerveau de votre interlocuteur détectera ce décalage en une fraction de seconde. Une onde électro-encéphalique, appelée N400, apparaîtra environ 400 millisecondes après la détection de ce décalage, semblable à l’onde obtenue lorsqu’un mot très inattendu survient dans une phrase. L’accent d’une personne entraîne donc très rapidement dans notre esprit la mobilisation de stéréotypes qui nous font, d’une certaine manière, « anticiper » ce que la personne peut ou ne peut pas dire.

Les premiers résultats de M. Pélissier et E. Ferragne sont donc particulièrement intéressants pour leur contribution majeure à la fois technique mais aussi culturelle et sociale dans les travaux d’enquête en matière criminelle. Identifier une personne par sa voix implique de calculer, grâce à des algorithmes puissants, une proximité entre plusieurs enregistrements de voix. Cette technique ne prend cependant pas en compte l’aspect social sur la perception des stéréotypes qui peuvent biaiser ces identifications de voix. En effet, au-delà des faits, en fonction de l’accent de la personne, les auditeurs seront plus ou moins disposés à la croire, a fortiori dans un contexte criminalistique. Dans ce cadre, cette étude rappelle que les préjugés sur les accents et les dialectes sont susceptibles d’influencer les diverses décisions prises au cours d’une enquête ou lors d’un procès et permet donc aussi de sensibiliser police et justice à ces nouveaux éléments pour se prémunir de divers biais dans les analyses faites et expertises produites.

 

Les travaux des deux chercheurs s’inscrivent ainsi dans le projet de recherche VOXCRIM ((ANR-17-CE39-0016 VOXCRIM),) financé par l’Agence nationale de la recherche, et qui réunit des équipes universitaires de phonétique, (Laboratoire de Phonétique et Phonologie, CNRS – Sorbonne Nouvelle ; Laboratoire Parole et Langage, CNRS – Aix-Marseille Université), de traitement automatique de la parole (Laboratoire Informatique d’Avignon, Avignon Université), le Laboratoire National de Métrologie et d’Essai, ainsi que les experts du Service National de Police Scientifique et de L’Institut de Recherche Criminelle de la Gendarmerie Nationale, dans un consortium totalement inédit.

Références

The N400 reveals implicit accent-induced prejudice – MaudPélissier, EmmanuelFerragne

DOI : 10.1016/j.specom.2021.10.004

Contacts presse

presse@u-paris.fr

 
  • Maud Pélissier, Maître de Conférences et chercheur au CLILLAC – ARP – Université de Paris
  • Emmanuel Ferragne, Maître de Conférences et chercheur au CLILLAC – ARP – Université de Paris (en délégation au Laboratoire de Phonétique et Phonologie, CNRS – Sorbonne Nouvelle en 2020-2021)
 

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