Responsable de l’équipe Myologie fondamentale et translationnelle au Laboratoire Biologie fonctionnelle et adaptative (BFA) d’Université de Paris/CNRS, Ana Ferreiro vient de recevoir le prestigieux Prix Friedrich Wilhelm Bessel décerné par la Fondation Alexander von Humboldt en Allemagne.

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En vingt ans, Ana Ferreiro est devenue une experte reconnue dans le domaine des myopathies congénitales. « Quand j’ai commencé mes recherches à la fin des années 1990, nous explique-t-elle, on ne connaissait pas encore l’origine génétique ni les mécanismes en jeu pour la plupart de ces maladies rares qui créent un déficit musculaire. Depuis 2003, mon équipe a contribué à identifier et classifier les maladies, puis à déterminer les gènes responsables pour enfin comprendre les mécanismes pouvant être soignés avec des médicaments. On a fait des progrès considérables en moins de 20 ans ». Le Prix de la Fondation von Humboldt lui permettra d’approfondir ses recherches et d’explorer la voie des thérapies : « Aujourd’hui nous vivons des moments que je pensais impossibles il y a encore dix ans. Certains de mes patients atteints de syndromes myasthéniques congénitaux ont pu reprendre une vie normale et délaisser leur fauteuil roulant. Avec l’espoir de voir des améliorations similaires dans les myopathies congénitales, j’ai pu mettre en place un premier essai thérapeutique ».

 

Étudier les maladies rares

« Ce Prix vient aussi récompenser la collaboration avec l’équipe de Rolf Schröder de l’Institut de neuropathologie à Erlangen en Allemagne, poursuit-elle. Avec une implication majeure de plusieurs membres de mon équipe, coordonnés par Sabrina Pichon et Alain Lilienbaum, nous travaillons ensemble sur les mutations de la desmine – filaments qui maintiennent l’intégrité structurelle des cellules musculaires. Le but est de réussir à mieux comprendre et à traiter les maladies squelettiques et cardiaques de nos patients » explique Ana Ferreiro avant de préciser l’impact de ses recherches sur la population générale. En utilisant les maladies rares comme modèle, son équipe a aussi découvert certaines protéines qui régulent la bioénergétique mitochondriale – la centrale énergétique de toutes nos cellules. « On comprend ainsi mieux le vieillissement ou la fatigue musculaire qui nous concernent tous » complète Ana Ferreiro.

 

Multidisciplinarité

Ana Ferreiro insiste constamment sur la dimension multidisciplinaire de ses travaux. « Ce Prix est évidemment une reconnaissance importante mais pas uniquement de mes travaux, aussi des contributions de tous les membres actuels et passés de mon équipe ; le progrès est un effort collectif. Encourager la multidisciplinarité n’est pas toujours évident – cliniciens et scientifiques ne parlent pas tous le même langage. Mais il est primordial de s’exposer à des idées différentes. Des questions qu’en tant que spécialistes nous pourrions trouver naïves vont en réalité se révéler cruciales et permettront de nouvelles découvertes ». Ana Ferreiro précise sa méthode : « Le gros de mon travail consiste à fédérer différentes perspectives pour innover dans la manière d’aborder les maladies musculaires. Si avec mes équipes nous avons multiplié les découvertes, c’est avant tout grâce à notre capacité à associer notre expertise scientifique dans le muscle à la collaboration avec notre réseau dans le monde entier, y compris les patients et les familles ». On touche là une corde sensible de la recherche sur les maladies rares comme les myopathies congénitales : « Nos recherches sont soutenues par des acteurs précieux, comme Université de Paris, l’Inserm, le CNRS. Mais il ne faut pas oublier le rôle primordial joué par les associations de patients, notamment l’Association française contre les myopathies et l’Association Cure CMD qui sont très actives et financent aussi une partie de nos travaux ».

 

De nombreuses responsabilités

Outre ses responsabilités au sein du Laboratoire BFA d’Université de Paris, Ana Ferreiro, directrice de recherche à l’Inserm, est notamment clinicienne consultante à l’Institut de Myologie de Paris. « Je suis médecin neurologue de formation, j’ai une thèse en biologie moléculaire, je garde une activité clinique dans le centre de référence des maladies neuromusculaires Nord/Est/Île-de-France, à la Pitié-Salpêtrière. J’ai toujours essayé de mettre en regard la vision du clinicien avec celle du patient et des scientifiques ». Quand on lui demande comment elle fait pour multiplier les casquettes, elle hésite un instant : « C’est évidemment beaucoup de travail… mais le vrai moteur est le sens que l’on donne à ce que l’on fait. J’ai besoin de sentir que ça a une utilité. J’aime échanger, communiquer, faire travailler les gens ensemble. Au final ces différentes casquettes donnent une vision plus large qui facilite l’innovation dans mon travail. Certaines découvertes au sein de mon équipe ont été inspirées par des échanges avec mes patients qu’il faut savoir écouter ».

 

Créer des réseaux

Depuis 2019, Ana Ferreiro est aussi directrice scientifique du European Neuromuscular Center (ENMC), une initiative européenne dont l’objectif est de faire travailler ensemble patients, associations, cliniciens et scientifiques autour des maladies neuromusculaires. « On ne fait pas ce métier pour l’argent ou la gloire. On le fait parce qu’on est passionné. On vient de lancer un programme à l’ENMC pour former les futurs leaders dans ce domaine. Leur expertise doit se mettre au service d’un intérêt commun, il faut qu’ils puissent innover, communiquer, travailler ensemble. Ils doivent aussi apprendre à mobiliser l’industrie et à s’accorder avec les régulateurs, les administrations et les associations de patients. Je me réjouis de voir arriver et de soutenir une nouvelle génération de moteurs de progrès scientifique et thérapeutique ».

Ana Ferreiro applique d’ailleurs ce modèle collaboratif à l’échelle d’Université de Paris en mettant en place le consortium MyoParis pour fédérer au sein de l’université toutes les forces et ressources autour de la physiologie et des pathologies musculaires. « La taille de l’université fait que les spécialistes sont dispersés sur de nombreux sites. On a d’abord discuté avec les collègues de l’Institut Cochin pour mieux collaborer, avant d’élargir notre masse critique pour finalement arriver à un spectre d’expertise très large ».

 

 

Le Prix Friedrich Wilhelm Bessel
Le Prix de la Fondation permet au lauréat – une vingtaine chaque année – de bénéficier d’un financement de 45 000 euros et d’effectuer un séjour de recherche en Allemagne pour une durée de 6 à 12 mois. Ana Ferreiro a des raisons de se réjouir : « Ce Prix devrait aussi me permettre d’avoir un peu de temps pour brainstormer. Les idées viennent quand on est détendu ! J’espère aussi qu’intégrer le réseau d’excellence dans de multiples disciplines des Humboldtiens me fera sortir de ma zone de confort pour continuer à concevoir la recherche et le progrès autrement. Se remettre en question est toujours salutaire ».
 
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